J’ai toujours dessiné et la peinture me préoccupe depuis l’adolescence.

J’ai cependant mené une vie professionnelle autre ne voulant pas demander à une activité créative de remplir des obligations économiques. Nul regret : je suis très attachée à ma liberté de création et ne me suis jamais sentie tenue par des obligations de rendement ou de style.

Depuis 1990, j’ai commencé à me former en suivant ateliers et écoles d’art régionaux. Mais la rencontre, en 1995, avec le peintre Ali Silem*, dont je fus l’élève, fut décisive quant à mon engagement en peinture. J’ai travaillé plusieurs années sous cet oeil à la fois généreux et sans pitié. J’ai également suivi, de 1995 à 1998, les années de licence d’Arts plastiques proposées par le CNED.

Je suis très vite passée aux grands formats avec un réel plaisir et un grand sentiment de liberté.

Je peins en général sans intention préalable et avance avec les peintures, travaillées en séries. Il m’arrive parfois de me centrer sur un sujet ou de travailler en fonction d’un thème imposé par telle ou telle manifestation. La peinture que je pose, est composée en amont : c’est la couleur que j’ai en tête. J’aime les transparences.

Les peintures présentées sont représentatives d’un moment de cette activité d’une vingtaine d’années désormais. Je nomme mes peintures, quand elles sont « terminées », la plupart du temps en lisant de la littérature - poésie, prose poétique ou théâtre contemporains, pour leur proximité avec la peinture non-conventionnelle - en laissant tranquillement se faire la rencontre. Pendant une dizaine d’années, j’ai proposé et encadré des stages de peinture-écriture, et assure depuis quatre ans des conférences dans le cadre du festival des Nouvelles Métamorphoses (https://www.lesnouvellesmetamorphoses.com/), qui m’ont confié, pour leur édition de 2017 la charge de commissaire d’exposition. mars 2017

-----------------------------

La peinture de Gratienne Salmon est lyrique et intériorisée. Souvent l’appropriation de l’espace de la toile commence par la scansion de formes. Les espaces ouverts, comme de larges respirations, entourent de vigoureux contrastes de couleurs créant ainsi les surfaces qui construisent la structure interne du tableau. Le fond et les formes entretiennent un rapport étroit et de cet échange découlent une harmonie, des rythmes, une solidité de l’ensemble.

  La peinture de Gratienne doit beaucoup aux brosses larges qui imposent des gestes amples, dynamiques, ce qui génère des tracés énergiques, denses, des formes vitales, primordiales. Le geste se veut acte ultime, jet instantané, pulsion poétique en quête de vérité, loin de tout réalisme. Dans sa pratique Gratienne donne raison à Georges Braque qui dit : écrire n'est pas décrire. Peindre n'est pas dépeindre. La vraisemblance n'est que trompe l'œil. Pourtant surgissent par moments, des formes hiératiques, sortes de corps tutélaires ou de vigiles improbables, qui s'invitent dans l'espace de la toile. Les personnages qui apparaissent dans de grands mouvements amples ne sont convoqués que pour articuler l'espace. Non identifiables, non nommables, ils n'assurent aucune fonction, ils ne sont que silhouettes dépouillées de tout attribut, que présence ou effets de présences. Présences suggestives qui sont là, comme à l'insu de l'artiste, dans une peinture qui, dans le même temps, essaye de transcender la réalité. En travaillant à la frontière de la liberté que permet le passage entre création abstraite et figuration, Gratienne ne repousse pas ce qui surgit ; la toile est, pour elle, un jardin à cultiver où toute les formes sont bien venues où la satisfaction de peindre est la plus forte. Adepte de Paul Cézanne elle sait que « la peinture se débrouille toujours, quand on la respecte, pour dire ce qu'elle signifie ».

  Par endroit, Gratienne fait vibrer la matière ; en épaississant la pâte, la couche picturale se densifie et accroche la lumière. Pour produire ces effets, elle incorpore avec parcimonie, des matériaux divers, des techniques variées dont le collage de papiers qui reste le plus apprécié.

  De préférence le geste est léger, les couleurs restent souvent aériennes, diluées, sans épaisseur. De leur accumulation, de leur superposition couche après couche, naissent des chatoiements précieux, se révèlent des luminosités subjacentes et fugaces qui irisent la toile. Après de multiples passages, les tons se satinent grâce au mélange de teintes et créent une profondeur subtile. L'assombrissement des couleurs qui en découle n'est pas conçu pour obscurcir mais pour diffuser la lumière ; ainsi l'intensité et l'expression des autres couleurs se trouvent raffermies.

  Dans la peinture de Gratienne la violence et l'anxiété s'effacent au profit de la sérénité. Gratienne croit au souffle vital de l'art et à sa force immuable, elle y puise sa joie de peindre ; elle est convaincue que la peinture transcende toute épreuve. Cette quête, patiemment menée, alterne entre vérité et doute. Elle nourrit une recherche en perpétuel mouvement.

Ali Silem

Janvier 2008